Le taux journalier moyen — le fameux TJM — est l'un des paramètres les plus structurants de votre activité freelance. Trop bas, vous travaillez à perte. Trop haut, vous risquez de perdre des missions. Pourtant, la majorité des indépendants fixent leur TJM à l'intuition, par copie d'un concurrent ou par peur de « demander trop ». Voici la méthode rigoureuse pour calculer un TJM qui couvre vos charges, rémunère votre expertise et vous laisse une marge viable.
Qu'est-ce que le TJM ?
Le TJM (taux journalier moyen) est le prix que vous facturez à un client pour une journée de travail, généralement de 7 à 8 heures. Il constitue la base de calcul de la plupart des devis et factures en freelance, notamment dans les domaines du conseil, du développement informatique, du marketing digital et des métiers créatifs.
À ne pas confondre avec :
- Le taux horaire, qui est simplement le TJM divisé par le nombre d'heures facturées dans la journée
- Le forfait, qui est un prix global pour une mission définie, indépendant du temps réellement passé
- Le tarif mensuel d'un contrat de régie, qui correspond à un nombre fixe de jours dans le mois
La méthode en 4 étapes pour calculer votre TJM
Étape 1 : définir votre revenu net cible
Commencez par répondre à une question simple : quel salaire net mensuel souhaitez-vous percevoir ?
C'est votre point de départ, pas votre point d'arrivée. Supposons que vous visez 3 500 € nets par mois, soit 42 000 € nets annuels.
Étape 2 : ajouter les charges sociales et fiscales
En tant qu'indépendant, vous supportez l'intégralité de vos charges. Elles varient selon votre statut juridique :
| Statut | Taux de charges approximatif | |---|---| | Auto-entrepreneur (BIC marchandises) | ~22 % du CA | | Auto-entrepreneur (BNC / services) | ~22 % du CA | | Entreprise individuelle (EI au réel) | ~45-50 % du bénéfice | | SASU / EURL | ~40-50 % selon rémunération et dividendes | | Portage salarial | ~50-55 % du CA HT facturé |
Pour une EI au réel ou une SASU avec rémunération classique, comptez grosso modo 1,5 à 2 fois votre revenu net pour obtenir le chiffre d'affaires brut à générer. Avec 42 000 € nets cibles, vous avez besoin d'un CA d'environ 75 000 à 85 000 € HT.
Étape 3 : estimer le nombre de jours facturables
C'est l'étape que la plupart des freelances sous-estiment. Une année ne compte pas 365 jours facturables. Déduisez :
- Congés payés : 25 jours minimum (ne pas se payer de vacances est une erreur fréquente)
- Jours fériés : 11 en France
- Prospection et devis : 15 à 25 jours selon votre secteur
- Formation et veille : 10 à 15 jours
- Jours de maladie et imprévus : 5 à 10 jours
- Jours non vendus (entre deux missions) : 15 à 30 jours selon votre activité
Sur 52 semaines à 5 jours, soit 260 jours ouvrables, il est réaliste de tabler sur 150 à 190 jours facturables par an, selon votre ancienneté et votre secteur.
Un junior en recherche de clients comptera plutôt 130 à 150 jours. Un senior en mission longue avec client récurrent peut atteindre 200 à 210 jours.
Étape 4 : calculer le TJM
La formule est simple :
TJM = CA annuel cible ÷ Nombre de jours facturables
Avec notre exemple :
- CA cible : 80 000 € HT
- Jours facturables : 170
TJM = 80 000 ÷ 170 ≈ 470 € HT/jour
Si vous appliquez un taux de TVA de 20 %, ce TJM correspond à 564 € TTC/jour pour votre client.
Les facteurs qui ajustent le TJM
Le calcul ci-dessus donne un plancher — le minimum pour atteindre vos objectifs. La réalité du marché peut vous amener à ajuster ce chiffre à la hausse ou à la baisse.
Ce qui justifie un TJM plus élevé
- Expertise rare ou très demandée : certaines compétences techniques (cybersécurité, IA appliquée, finance de marché) se monnayent bien au-dessus des moyennes de marché
- Spécialisation sectorielle : un développeur spécialisé en LegalTech ou HealthTech vaut davantage qu'un généraliste
- Urgence de la mission : un client qui a besoin de vous en 48 heures peut accepter un surcoût de 20 à 30 %
- Livrables à forte valeur ajoutée : un audit stratégique qui permet d'économiser 200 000 € justifie un TJM à cinq chiffres
- Notoriété et réputation : portfolio solide, recommandations, conférences — votre image de marque a une valeur
Ce qui peut tirer le TJM vers le bas
- Durée de mission longue : un client qui vous engage sur 6 mois peut négocier un tarif réduit (5 à 15 % de rabais est acceptable)
- Secteur à budget contraint : les associations, les startups en amorçage et le secteur public ont des enveloppes plus réduites
- Mission qui enrichit votre portfolio : parfois, accepter un tarif inférieur pour décrocher un client référence vaut le sacrifice
- Démarrage d'activité : les 6 à 12 premiers mois, un TJM légèrement inférieur peut accélérer la construction de votre carnet de missions
Comparaison TJM / salaire salarié : la règle du ×2
Une règle empirique souvent citée : pour être à niveau équivalent à un salarié, votre TJM doit être environ le double du taux journalier d'un salarié de même niveau.
Pourquoi ? Parce qu'un salarié bénéficie de l'employeur qui paye la moitié des charges sociales, des congés payés, des jours de maladie rémunérés, de la mutuelle d'entreprise, de la formation prise en charge et de la sécurité de l'emploi. En tant que freelance, vous supportez tout cela seul.
Exemple : si un salarié gagne 4 000 € brut par mois (soit environ 48 000 € brut annuel, soit ~190 € brut/jour), un freelance au niveau équivalent devrait facturer 350 à 400 € HT/jour pour se retrouver dans une situation comparable nette.
Les erreurs classiques à éviter
Fixer son TJM selon les tarifs des autres sans calculer ses propres charges : les tarifs publiés sur les plateformes (Malt, Comet, Freelance.com) reflètent des profils très variés. Un chiffre moyen ne dit rien de votre situation personnelle.
Oublier la TVA dans les comparaisons : un TJM affiché à 600 € HT devient 720 € TTC pour votre client si vous êtes assujetti à la TVA. C'est le montant qui sort de sa trésorerie — prenez-le en compte dans la perception de votre prix.
Ne pas revaloriser son TJM : si vous n'avez pas augmenté votre TJM depuis plus de 18 mois, l'inflation l'a mécaniquement réduit en termes réels. Revisiter son tarif chaque année est une bonne pratique.
Accepter de longues missions sans clause de révision : sur une mission de 6 à 12 mois, prévoyez une clause de revalorisation annuelle dans votre contrat ou dans vos conditions générales de vente.
Comment annoncer son TJM à un client ?
La négociation tarifaire est plus aisée quand vous suivez trois principes :
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Partez de la valeur, pas du coût : expliquez ce que votre mission va apporter au client (gain de temps, réduction de risque, chiffre d'affaires supplémentaire) plutôt que de justifier votre tarif par vos charges personnelles.
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Donnez une fourchette ou un tarif ancre : présenter un TJM légèrement supérieur à votre objectif vous laisse de la marge pour concéder sans brader.
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Découplez le TJM du forfait : si le client résiste au TJM journalier, proposez un forfait global (ex. : « pour ce projet, je travaille sur un budget fixe de X € »). C'est souvent psychologiquement plus confortable pour lui.
Du TJM à la facture
Une fois votre TJM défini, il structure directement vos documents commerciaux. Sur un devis ou une facture de prestation de service, vous indiquerez typiquement :
- Nombre de jours ou de demi-journées facturés
- TJM unitaire HT
- Total HT
- TVA applicable (ou mention de franchise si auto-entrepreneur)
- Total TTC
Si vous démarrez votre activité et cherchez un modèle prêt à l'emploi, consultez notre modèle de facture auto-entrepreneur qui inclut toutes les mentions légales requises.
TJM et gestion de trésorerie
Calculer un TJM viable ne suffit pas : encore faut-il en gérer les entrées irrégulières. Les missions ne se suivent pas toujours sans interruption, et les délais de paiement (30 à 60 jours en B2B) creusent régulièrement des décalages de trésorerie.
Pour y faire face, constituez une réserve de trésorerie équivalente à 2 à 3 mois de charges fixes avant de vous lancer, ou au plus tard dans les 6 premiers mois. Notre guide sur la gestion de la trésorerie en freelance détaille les méthodes concrètes pour lisser ces irrégularités.
Ce que vous devez retenir
Le TJM n'est pas un chiffre qu'on invente ou qu'on copie. C'est le résultat d'un calcul rigoureux qui intègre votre revenu cible, vos charges réelles et le nombre de jours que vous pouvez réalistement facturer dans l'année. C'est aussi un curseur que vous ajustez selon votre marché, votre expertise et votre stratégie commerciale.
Prenez le temps de faire le calcul une fois sérieusement, révisez-le chaque année, et affichez-le avec confiance. Un TJM bien construit se défend mieux qu'un tarif tiré de l'intuition.